La tentation du monochrome
En 1968 sort le 9ème album des Beatles. Auto-intitulé, il sera très vite rebaptisé le "White album" en raison de sa pochette immaculée, intérieur compris. Ou comment s'offrir une couverture mythique (pour un disque qui ne l'est pas moins) à moindre frais.

La légende dit que Lennon, frustré de ne pouvoir mettre une photo olé avec Yoko sur le disque, fit sa mauvaise tête et exigea que l'on réduise l'illustration à sa plus simple expression.
On n'est pas passé loin d'une pochette de ce genre...
Le design fut confié à un ami de Mc Cartney, Richard Hamilton, peintre précurseur du pop art (finalement, ça n'a pas dû être si "à moindre frais" que ça...). Le moins que l'on puisse dire c'est qu'il ne s'est pas foulé sur ce coup : un simple relief pour l'inscription "The Beatles" et un numéro de série sur la première édition pour souligner l'absurdité de faire une édition limitée à plusieurs millions d' exemplaires.
Just what is it that makes today's homes so different, so appealing ?
Richard Hamilton (1956)
Mais connaissant son affection pour Marcel Duchamp et les artistes abstraits du début XXème siècle, on peut penser qu'Hamilton saisit là l'occasion de rendre hommage au célèbre "Carré blanc sur fond blanc" de Malevitch, premier monochrome homologué de l'histoire picturale.
Carré blanc sur fond blanc
Kazimir Malevitch (1918)
L'idée (et le succès) du "White album" inspira bien des groupes lors des décennies suivantes. La plupart ne pompent que le nom sans la pochette ("Green album" et "Blue album" - Weezer, "Brown album" - Primus, "Red" - King Crimson...), d'autres reprennent tout le concept. Citons par exemple les Talking Heads, responsables d'un album rouge en 77 et d'un autre noir ("Fear of music") deux ans plus tard.


"77" et "Fear of music"
Talking Heads
Autres pochettes célèbres dans les mêmes teintes de noir, celles de Metallica, et du rappeur Jay-Z, mais nous y reviendrons plus loin.


Remarquons en passant que les pochettes présentées ne sont pas à proprement parler de vrais monochromes : à chaque fois subsiste le nom du groupe, ou quelques détails fins (un relief façon plaque d'égoût sur "Fear of music", le serpent de Metallica) venant briser la monotonie de l'ensemble.
Les pochettes intransigeantes sur la question sont plus rares. Un peu normal, vu qu'on a vite fait le tour du prisme et que ça réduit un tantinet l'exposition visuelle du groupe. Le groupe ska punk Skankin' Pickle s'y est collé en 1996, et a également dû coller un sticker par dessus pour qu'on ne confonde pas le disque avec un séparateur de rayonnage. Que la personne qui a déjà écouté le disque n'hésite pas à venir nous dire s'ils ont bien fait.
"Green album" - Skankin' Pickle (1996)
Je ne me souviens pas avoir vu jusqu'ici de pochettes monochromes bleues, il faut dire aussi que cette couleur est quasiment une marque déposée du peintre français Yves Klein qui a quasiment bâti toute sa (courte) carrière sur un seul pot.
"Monochrome bleu" - Yves Klein (1960)
Tout cela rappelle les savoureuses réflexions de Yasmina Reza sur la distinction subtile entre l'art et le foutage de gueule dans sa pièce de théâtre "Art", dans laquelle se déchirent trois amis autour d'une toile blanche à vingt plaques :
Marc : "Mon ami Serge a acheté un tableau. C'est une toile d'environ un mètre soixante sur un mètre vingt, peinte en blanc. Le fond est blanc et si on cligne des yeux, on peut apercevoir de fisn liserés blancs transversaux."
[...]
Yvan : "Comment tu les vois ?
Marc : Pardon ?
Yvan : Les lignes blanches. Puisque le fond est blanc, comment tu vois les lignes ?"
[...]
Serge : "Pour moi, il n'est pas blanc. Quand je dis pour moi, je veux dire obectivement. Objectivement, il n'est pas blanc. Il a un fond blanc,avec toute une peinture dans les gris... il y a même du rouge. On peut dire qu'il est très pâle. Il serait blanc, il ne me plairait pas. Marc le voit blanc... C'est sa limite... Marc le voit blanc parce qu'il s'est enferré dans l'idée qu'il était blanc. Yvan, non. Yvan voit qu'il n'est pas blanc. Marc peut penser ce qu'il veut, je l'emmerde."
Deux écoles s'opposent nettement : ceux qui considèrent les monochromes comme un absolu de liberté artistique et ceux qui n'y voient que fumisterie et argent facile. Pas étonnant que ces derniers se soient manifestés pour parodier le délire abstrait des Beatles. A commencer par les chevelus de Spinal Tap, dans le rockumentaire parodique de Rob Reiner (1983), qui se voient refuser par la maison de disques leur projet de couverture pour leur nouvel album : "Smell the glove". Finalement, le disque sort, avec une pochette monolithique, complètement noire. Ca vous rappelle quelque chose ? Bon, pas sûr que ça soit un hommage au "Carré noir sur fond blanc" de Malevitch, cette fois-ci.


"Smell the glove" - Spinal Tap (1983)
Projet de pochette et couverture finale
En 1998, les Simpsons (la série) passent aussi à l'attaque, et réussissent à parodier à la fois le "White album" et le "Sergent pepper's..." avec le "Yellow album".


Dans la même optique "une pierre deux coups", en 2001, le groupe Beatallica se paie en même temps les Beatles et Metallica, avec un album forcément surnommé... "The grey album". Les chansons sont des mix entre celles des deux groupes, jouées à la métalleuse et s'intitulent "Leper madonna" ( = "Leper messiah" + "Lady Madonna") ou "Blackened the USSR" ( = "Blackened" + "Back in the USSR")...

"Beatallica" (2001)
En 2004, c'est Danger Mouse qui tente le grand écart avec un autre "Grey album", en remixant les morceaux du "Black album" de Jay-Z sur des samples des Beatles... Sorti initialement à 3000 copies seulement, l'album récolte vite des critiques élogieuses, mais manque de pot, cette fois-ci c'est EMI, détentrice des droits du "White album", qui manqua d'humour et exigea le retrait du disque illico. On déconne pas avec l'Art, chez EMI.
"The grey album" - Danger Mouse (2004)
"Merda d'artista" - Piero manzoni (1961)

La légende dit que Lennon, frustré de ne pouvoir mettre une photo olé avec Yoko sur le disque, fit sa mauvaise tête et exigea que l'on réduise l'illustration à sa plus simple expression.
On n'est pas passé loin d'une pochette de ce genre...Le design fut confié à un ami de Mc Cartney, Richard Hamilton, peintre précurseur du pop art (finalement, ça n'a pas dû être si "à moindre frais" que ça...). Le moins que l'on puisse dire c'est qu'il ne s'est pas foulé sur ce coup : un simple relief pour l'inscription "The Beatles" et un numéro de série sur la première édition pour souligner l'absurdité de faire une édition limitée à plusieurs millions d' exemplaires.
Just what is it that makes today's homes so different, so appealing ?Richard Hamilton (1956)
Mais connaissant son affection pour Marcel Duchamp et les artistes abstraits du début XXème siècle, on peut penser qu'Hamilton saisit là l'occasion de rendre hommage au célèbre "Carré blanc sur fond blanc" de Malevitch, premier monochrome homologué de l'histoire picturale.
Carré blanc sur fond blancKazimir Malevitch (1918)
L'idée (et le succès) du "White album" inspira bien des groupes lors des décennies suivantes. La plupart ne pompent que le nom sans la pochette ("Green album" et "Blue album" - Weezer, "Brown album" - Primus, "Red" - King Crimson...), d'autres reprennent tout le concept. Citons par exemple les Talking Heads, responsables d'un album rouge en 77 et d'un autre noir ("Fear of music") deux ans plus tard.


"77" et "Fear of music"
Talking Heads
Autres pochettes célèbres dans les mêmes teintes de noir, celles de Metallica, et du rappeur Jay-Z, mais nous y reviendrons plus loin.


"Metallica" - "Black album" (1991) et "The black album" - Jay-Z (2003)
Remarquons en passant que les pochettes présentées ne sont pas à proprement parler de vrais monochromes : à chaque fois subsiste le nom du groupe, ou quelques détails fins (un relief façon plaque d'égoût sur "Fear of music", le serpent de Metallica) venant briser la monotonie de l'ensemble.
Les pochettes intransigeantes sur la question sont plus rares. Un peu normal, vu qu'on a vite fait le tour du prisme et que ça réduit un tantinet l'exposition visuelle du groupe. Le groupe ska punk Skankin' Pickle s'y est collé en 1996, et a également dû coller un sticker par dessus pour qu'on ne confonde pas le disque avec un séparateur de rayonnage. Que la personne qui a déjà écouté le disque n'hésite pas à venir nous dire s'ils ont bien fait.
"Green album" - Skankin' Pickle (1996)Je ne me souviens pas avoir vu jusqu'ici de pochettes monochromes bleues, il faut dire aussi que cette couleur est quasiment une marque déposée du peintre français Yves Klein qui a quasiment bâti toute sa (courte) carrière sur un seul pot.
"Monochrome bleu" - Yves Klein (1960)Tout cela rappelle les savoureuses réflexions de Yasmina Reza sur la distinction subtile entre l'art et le foutage de gueule dans sa pièce de théâtre "Art", dans laquelle se déchirent trois amis autour d'une toile blanche à vingt plaques :
Marc : "Mon ami Serge a acheté un tableau. C'est une toile d'environ un mètre soixante sur un mètre vingt, peinte en blanc. Le fond est blanc et si on cligne des yeux, on peut apercevoir de fisn liserés blancs transversaux."
[...]
Yvan : "Comment tu les vois ?
Marc : Pardon ?
Yvan : Les lignes blanches. Puisque le fond est blanc, comment tu vois les lignes ?"
[...]
Serge : "Pour moi, il n'est pas blanc. Quand je dis pour moi, je veux dire obectivement. Objectivement, il n'est pas blanc. Il a un fond blanc,avec toute une peinture dans les gris... il y a même du rouge. On peut dire qu'il est très pâle. Il serait blanc, il ne me plairait pas. Marc le voit blanc... C'est sa limite... Marc le voit blanc parce qu'il s'est enferré dans l'idée qu'il était blanc. Yvan, non. Yvan voit qu'il n'est pas blanc. Marc peut penser ce qu'il veut, je l'emmerde."
Deux écoles s'opposent nettement : ceux qui considèrent les monochromes comme un absolu de liberté artistique et ceux qui n'y voient que fumisterie et argent facile. Pas étonnant que ces derniers se soient manifestés pour parodier le délire abstrait des Beatles. A commencer par les chevelus de Spinal Tap, dans le rockumentaire parodique de Rob Reiner (1983), qui se voient refuser par la maison de disques leur projet de couverture pour leur nouvel album : "Smell the glove". Finalement, le disque sort, avec une pochette monolithique, complètement noire. Ca vous rappelle quelque chose ? Bon, pas sûr que ça soit un hommage au "Carré noir sur fond blanc" de Malevitch, cette fois-ci.


"Smell the glove" - Spinal Tap (1983)
Projet de pochette et couverture finale
En 1998, les Simpsons (la série) passent aussi à l'attaque, et réussissent à parodier à la fois le "White album" et le "Sergent pepper's..." avec le "Yellow album".


"Sergent pepper's lonely hearts club band" - The Beatles (1967) et "The yellow album" - The Simpsons (1998)
Dans la même optique "une pierre deux coups", en 2001, le groupe Beatallica se paie en même temps les Beatles et Metallica, avec un album forcément surnommé... "The grey album". Les chansons sont des mix entre celles des deux groupes, jouées à la métalleuse et s'intitulent "Leper madonna" ( = "Leper messiah" + "Lady Madonna") ou "Blackened the USSR" ( = "Blackened" + "Back in the USSR")...

"Beatallica" (2001)
En 2004, c'est Danger Mouse qui tente le grand écart avec un autre "Grey album", en remixant les morceaux du "Black album" de Jay-Z sur des samples des Beatles... Sorti initialement à 3000 copies seulement, l'album récolte vite des critiques élogieuses, mais manque de pot, cette fois-ci c'est EMI, détentrice des droits du "White album", qui manqua d'humour et exigea le retrait du disque illico. On déconne pas avec l'Art, chez EMI.
"The grey album" - Danger Mouse (2004)Pour conclure ce billet, tout en restant dans le domaine de l'art disons... conceptuel, une question me taraude depuis un moment : j'ai l'impression que beaucoup de groupes que chacun nommera à sa guise pompent allègrement sur un autre artiste bien connu sans jamais le citer : Piero Manzoni. C'est pas très sportif de ne pas reconnaître ses influences...
"Merda d'artista" - Piero manzoni (1961)
PS : Retrouvez dans les commentaires ci-dessous (n°10) l'histoire singulière d'un autre "Black Album" non discuté dans cet article, attribué cette fois-ci à Prince. Christophe du site Pophits est l'auteur du récit en question, infiniment merci à lui pour sa contribution
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