Jim Morrison - Oliver Stone : Celebrity Deathmatch


Jim Morrison - Oliver Stone : Qui blâmer ?
Comme beaucoup d'entre vous, j'ai baisé avec Jim Morrison.
Oui, j'aurais pu me contenter d'un "j'ai beaucoup aimé les Doors", mais "j'ai baisé avec Jim" (notez l'emploi du seul prénom) c'est autrement plus branché et sexy, non ? Plus percutant. Surtout venant d'un gars, d'ailleurs. "The men don't know, but the little girl understand", tu parles... Même les fans mâles des Doors ont compris que Jim n'est pas qu'une grande bouche pour faire vibrer madame. Jim c'est le sexe incarné, le danger. "Baiser avec Jim", c'est flirter avec la dame en noir, ouvertement. Enfin c'est s'en vanter pour crâner un peu quand on est ado, tout du moins. Quoi de plus cool que de clamer à 16 ans que la bouteille est divine et la mort notre amie ? Passé cet âge, personne ne devrait plus se risquer à balancer un truc aussi racoleur. C'est là le coeur du problème. Ce serait donc ça les Doors ? Un groupe pour ados ?
Jim Morrison : un boys band à lui tout seul ?
Je ne sais pas si c'est un crime de renier ses amours de jeunesse, mais s'il s'avère que j'ai un peu "baisé avec Jim" auparavant (et encore, pas seulement gamin, jusqu'à 21-22 ans facile), j'ai désormais beaucoup de mal à prendre mon pied avec le personnage. Pas à cause des chansons : la plupart ont gardé leur saveur au cours des ans malgré le coup de vieux des parties de claviers ("Hello I love you", plutôt dure à encaisser..). Mais à cause de l'image qu'on a du bonhomme.
La faute en grande partie au film d'Oliver Stone, d'ailleurs. Paradoxe énervant : en dressant un insupportable portrait glamour et régressif du chanteur, la bobine a donné un sérieux coup de fouet à la carrière posthume des quatre portiers. Irresponsable, bourré en permanence, Jim y débite de la poésie censée être géniale mais surtout sans queue ni tête, tape-à-l'oeil et c'est tout. La caricature est poussée à l'extrême, et pourtant impossible de taxer le film de bobardise : le fond reste véridique.
Le bouquin "Please kill me" (dont on parle par ailleurs ici) tombe à point nommé pour étayer le propos.
Nico (du Velvet underground) : "Il voulait que je marche sur le rebord du toit du Castle. Je lui ai dit : "A quoi bon ?", et il n'a pas pu me répondre. Ce n'était ni un acte positif, ni un acte destructeur, ça ne changeait rien du tout. Alors pourquoi aurais-je fait un truc aussi vain juste pour le suivre ? Cela n'avait rien de spirituel ou de philosophique. C'était tout bêtement un homme ivre qui se donnait en spectacle."
(Entre parenthèses, la rencontre entre Jim et Nico n'avait rien, mais alors rien à voir du tout avec la gâterie dans l'ascenseur représentée dans le film.)
Autre extrait :
Danny Fields (du label Elktra) : "Jim Morrisson était un salaud sans coeur, un type méchant, grossier. J'ai emmené Morrison au Max's et il s'est comporté comme un vrai monstre, un connard. Et sa poésie était à chier. Il déshonorait autant le rock'n roll que la littérature. Du bla-bla merdique, aussi prétentieux que vide.
Patti Smith était une poétesse. A mon avis, elle a élevé le rock'n'roll à la hauteur de la littérature. Bob Dylan aussi. Morrison, ce n'était pas de la poésie. C'était de la foutaise emballée à l'usage des pré-ados. Du bon rock'n'roll pour gamins de treize ans. Ou même onze ans.
Je pense que la puissance et la magie qui émanait de sa personne dépassaient de loin ses talents de versificateur. Il valait mieux que ça. Il était plus sexy que sa poésie ? plus mystérieux, plus problématique, plus difficile et plus charismatique sur scène. Il faut bien qu'il y ait une raison pour que des femmes comme Nico et Gloria Stavers, la rédactrice en chef du magazine "16", soient tombées si éperdument amoureuses de lui, parce qu'avec les femmes, il était avant tout grossier et violent.
Mais ça ne venait certainement pas de sa poésie. Vous pouvez me croire, ça n'avait rien à voir avec sa poésie. Il avait une grosse bite. Ca doit être ça.
Le mythe du poète shamanique savamment orchestré par Oliver Stone en prend un sale coup, et c'est pas plus mal. Ouf, enfin une dimension humaine. Sexy le bonhomme, chanteur incomparable également, mais guide spirituel et tout le tintouin, certes non. Du coup, je ne sais mê
me plus à qui en vouloir : à Jim morrison, lui-même, et sa poésie inintelligible (quelques exemples ici), ou à Oliver Stone pour avoir fait passer ça pour du génie ?
J'ai essayé de revisionner le film avant d'écrire tout ça, histoire de... J'ai tenu dix minutes, en gros, pour lâcher finalement l'affaire au moment où Jim se la joue poète maudit, avec une tirade à la noix. Je vous la note telle quelle, pendant qu'on y est :
"All the poems have wolves in it.
All but one.
The most beautiful one of all.
She dances in a ring of fire
And throws off the challenge with a shrug."
Pam est en transe, et on se demande bien pourquoi, vu qu'honnêtement ça ne veut rien dire.
Val Kilmer , très convaincant malgré tout en Jim Morrison
Il y a dix ans, la vidéo me séduisait sans commune mesure de son parfum délétère. Impossible désormais d'évoquer la chose sans ricaner sur les dialogues à peine pubères : et que la mort c'est cool, et qu'on fait quinquette à maman, et que le chaos c'est bien... Dans la pensée collective, Jim Morrison demeurera le gars qui grimpait aux façades des immeubles et enfermait sa copine dans un placard en feu (encore une invention, tien
s). Point. En n'en conservant que les plus stupides clichés, ce foutu film réussit surtout l'exploit de faire passer à la trappe toute la musicalité innovante et lascive du groupe, du psyché flottant des débuts au blues terminal de "L.A. Woman"...
Morrison n'était peut-être qu'un connard bien monté aux interventions puériles. Pour tout dire, je préfère m'en balancer : ce n'est ni le premier ni le dernier dans le domaine. Quoiqu'on pense de ses textes, son groupe abordait en 66 des thèmes inédits et provoquants avec un son et une voix restés uniques dans les annales. Elever le bestiau en icône dyonisiaque, créer le mythe à tout prix était bien le meilleur moyen pour reléguer ça au second plan. Aujourd'hui n'importe quelle jeunette peut s'habiller en croque-mort, en s'identifiant à Mr Mojo. Comme si Morrison n'était malgré lui que le premier d'une longue lignée de romantiques morbides dont Evanescence serait également un récent et regrettable ersatz. J'en ai presque honte de passer "The end".
En bonus, pour essayer d'oublier le mythe et se réconcilier avec les Doors : "Take it as it comes", extrait du premier album, en écoute dans la Radio.