Pilleurs d'images - Episode 3

Publié le par Chtif

Poursuivons notre petit tour d’horizon des pilleurs d’images avec quatre formations qui n’ont pas choisi de faire dans la grosse déconne.

On commence avec Rod Stewart, qui demeure sans doute, rappelons-le, le plus grand chanteur R&B blanc à avoir traîné ses guêtres de par nos contrées (allez… à égalité avec Steve Marriott).

En 1975 sort "Atlantic crossing", sixième album solo qui lui vaut un petit succès pas dégueu grâce au carton "Sailing". Le brave Rod en tire quelques leçons essentielles pour son album suivant, "A night on the town" (1976) :

1) Quitter définitivement ses Faces de compères, désormais devenus plus encombrants qu’autre chose (un peu comme quand le beau gosse de la bande lâche ses potes enivrés pour finaliser sa conquête d’un soir, oui, c’est à peu près ça)

2) Ne plus sortir que des ballades en singles : ça plaît aux filles qui adorent dilapider ainsi un pouvoir d’achat acquis de haute lutte après quelques années de féminisme acharné. A l’occasion de l’année de la femme (1975, selon l’ONU), Rod fait la paix avec ces demoiselles, et remporte le gros lot avec "Tonight’s the night" et “First cut is the deepest” (originale de Cat Stevens).

3) Ne pas réitèrer la douloureuse faute de goût de "Atlantic crossing" au niveau de la pochette : gageons que malgré son amour du glam, le chanteur s’en mord encore les doigts, de celle-là. Sur "A night…", Rod s’offre carrément la place centrale du "Bal du Moulin de la Galette" (Renoir, 1876). Ambiance guinguette de Montmartre, canotier, et galoche sous les tonnelles, voilà de quoi faire palpiter les rêveries bohèmes des jeunes filles en fleurs...


Manque de pot, la sortie de l’album coïncidera exactement avec l’explosion du punk. Les jeunes crêteux, de prime abord peu sensibles au mouvement impressionniste, se feront un plaisir de dézinguer notre pauvre Rod, parfaite incarnation du rock à maman. Le chanteur se fera taxer à peu de choses près de “vieux pet qui pue" par des Joe Strummer et des Johnny Rotten encore sanguinolents de l’oreille (bien que biberonnés au son craspougne des Faces… Complexe d’Œdipe, quand tu nous tiens…). La presse rock s’y mettra aussi dans la foulée. Rod Stewart boudera les critiques dans son coin pendant de nombreuses années, tout en continuant à enchaîner les succès roucoulants.


Côté pochettes, il ne prendra plus le moindre risque par la suite : new-wave et léopard dans les 80’s, repompe de Bowie dans les 90’s… Dommage, quand même, parce qu’on a beau dire, ça lui allait bien le côté gars des faubourgs au beau Rod…



Rejoignons maintenant Joni Mitchell au milieu des années 90. Sale temps pour la songwriteuse qui, depuis 1979, s’est pris pas moins de 4 gadins commerciaux consécutifs. Trop militante, trop en rogne après tout et tout le monde, la politique, les médias, l’ignorance et l’inculture généralisées, en bref… pas assez MTV pour les années 80.
Mais Joni n’est pas du genre à se plier aux exigences avilissantes de l’industrie musicale. La preuve, madame Mitchell, qui se déclare avant tout peintre, ne vend pas ses toiles, ceci afin de ne pas laisser corrompre son Art.
Intègre, la Joni.
Battante, également : en 1994, elle persiste et se lance contre vents et marées dans l’élaboration d’un nouvel album, son 17ème. Comme si ça ne suffisait pas, elle rompt avec son mari de 12 ans pendant l’enregistrement.
En résulte "Turbulent Indigo" qui dépeint à peu près tout ce qu’un bout de femme meurtrie peut accumuler comme tristesse et amertume.


Effectivement, l’écoute de "Love kills" ou "The Magdalene laundries" impose l'évidence : la vache, ça respire pas la joie, chez Joni. Enfin, on n’irait pas passer Noël avec elle, quoi.

L’écrin du disque est à l’unisson. Sur la pochette : un "autoportrait à l’oreille coupée", quasi-décalqué sur celui de Van Gogh (1889). Outre le bandage et le truc moche sur la tête, la canadienne y va de sa petite couche de pathos supplémentaire avec un fond bien torturé façon "Champ de corbeaux de nuit dans le mistral".
Crise de folie passagère ? Pèlerinage à Arles ? Abattement passager ? Que nenni : avec ce tableau, Joni dénonce sa mise à l’écart médiatique et les difficultés qu’elle rencontre auprès de maisons de disques avides de fric facile. Selon ses propres dires :

Doors had been closed to me, and no one could give me a reason why... So my work was being rejected whereas mediocre work was being accepted and elevated on the basis of newness and youth and, you know, obvious mercantile speculation ran in that direction. So, rather than physically cut my ear off, I did it in effigy. [Huge belly laugh.] I'm not that stupid."
(Propos recueillis par Deirdre Kelly, Toronto Globe and Mail, June 8, 2000)


Si l’on résume : "Joni = Van Gogh = le génie"   versus   "tous-les-petits-jeunes-qui-débutent-et-qui-font-de-la-merde-mais-qui-vendent". Un peu prétentieux, un peu vain aussi, mais mine de rien, le sujet est toujours d’actualité. D’ailleurs, selon une autre interview de la belle, son responsable de label lui aurait avoué :

"Joni, les temps ont changé. Nous ne sommes plus que des marchands de voitures. On en vend des mignonnes et on en vend des puissantes. Mais ce que tu proposes est l'oeuvre d'un génie. Et ça, on ne sait plus le vendre. "
(Télérama n° 3032)


Heureusement, l’humanité, même tardive, sait parfois récompenser ce génie tant loué. A l’inverse de Van Gogh, Joni Mitchell bénéficia d’une reconnaissance pré-posthume grâce à "Turbulent indigo", double fois Grammy awardisé.





Toujours dans la mouvance "Gilette trois lames", poursuivons avec Flat Eric que l’on retrouve en bien mauvaise posture sur «"Lambs anger", nouvel album de Mr Oizo.
Tout le monde se souvient de Flat Eric, cette petite poupée de chiffon jaune qui headbangait pour les jeans Levi’s en 99. Remisée au placard pendant quelques années, voilà que la sympathique mascotte reprend du service… à ses risques et périls.
Rien que le titre, déjà, "Lambs anger"… Désolé mais ça sent le Clarice Sterling et le trip psychopathe à plein nez cette histoire. La pochette confirme nos soupçons : l’ami Eric est décidément dans un bien sale pétrin, à deux doigts de se faire taillader la prunelle par un barbier tête-en-l’air.


Certes, il est commode d’arriver après la bataille pour affirmer que le drame était prévisible. Pourtant, dans ce cas précis, les indices annonciateurs étaient légion. Depuis plus de dix ans, Quentin Dupieux, le "marionnettiste" de Mr Oizo, est connu des milieux autorisés comme un cinéaste attiré par l’absurde, le non-sens, et peut-être bien aussi le thanatisme (et hop ! un néologisme de Jonathan Littell ; vous admettrez que ça fait classe de faire côtoyer Flat Eric avec un Goncourt dans le même article).
En bref, Quentin Dupieux, c’est le genre à rêvasser sous la couette comme tout un chacun devant les œuvres fétichistes de Cronenberg ou les délires insensés de… Buñuel, son maître à penser. Rien d’étonnant, donc, à ce qu’il emprunte au pionnier du cinéma surréaliste le fameux supplice d’intro d’"Un chien andalou" (1929) pour taquiner sa propre création.


On aurait quand même tort de prendre le simulacre de torture à la légère. Un homme capable de réaliser "Steak", avec Eric et Ramzy, étant par définition capable de tout, il y a fort à parier que derrière le clin d’œil à Buñuel se cache une vraie menace : « Si Mr Oizo fait pas plus d’entrées que « Steak » : zip ! Je coupe ! »





On conclura pour cette fois avec une bizarrerie dénichée à Pékin, dernière parution d’un groupe chinois assez populaire en son pays : New Pants. L’album s’appelle "Equal love ", et la pochette s’inspire du "Cri" de Munch (1893), en version nettement plus flashy toutefois.


On sait qu’après des décennies de fermeture politique et culturelle, les peintres chinois se sont pris en pleine poire et d’un bloc tout ce que l’Occident a pu enfanter en termes d’art contemporain au cours du siècle passé. La rencontre a suscité un formidable engouement et une réappropriation totale des patrimoines expressionniste, surréaliste, pop art et j’en passe. De très intéressants artistes se sont révélés à cette occasion, notamment mis à l’honneur cette année avec l’exposition "China Gold" du musée Maillol.


Bon, là, avec le "Cri" version "Equal love", faut pas se leurrer, on navigue plutôt du côté du grand n’importe quoi. Ceci dit la pochette colle assez bien avec la musique du groupe : gesticulante, bécasse, racoleuse… A l’instar de leurs collègues des Beaux-Arts, les New Pants ont tout dû ingurgiter en deux ans, depuis les Ramones jusqu’aux Rapture en passant par la New Wave : le résultat vaguement disco-punk n’est pas encore à la hauteur. Mais patience, ce n’est qu’une affaire de temps.




En bonus, quelques liens, pour ceux qui sont du genre à reprendre trois fois de la bûche :
Rod Stewart : 'The Killing of georgie'
Joni Mitchell : "The Magdalene laundries" 
Mr Oizo : Pourriture 7
New Pants : You are my superstars  (avec des Gabba gabba Hey à la fin !)

Publié dans Cover art

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Fab de l An Mil 22/01/2009 12:44

Salut eul' Chtif.Je crois que je t'en avais déjà parlé en 1953, mais il y a les oeuvres de Jérôme Bosch qui ont été pas mal asaptées par les rockers (Deep Purple -album du même nom-, Kate Bush -Never For Ever-, Elton John (enfin... rocker...) -Captain Fantastic...-)Et surtout la santé!F.

SysTooL 04/01/2009 19:17

Euh... non! :-)

Chtif 04/01/2009 15:34

GT : on va essaie de réaccélérer le rythme pour éviter ce genre d'oubli, donc !Klak : jsuis pas expert en dessin animé... mais si tu retrouves, n'hésite pas à signaler !Sys : c'est déjà pas mal. Mais l'as-tu écouté TRES fort, au moins ??

SysTooL 31/12/2008 14:33

Ecouté FLOBOTS... franchement, j'ai pas surkiffé mais c'est pas mal... :-) Merci pour la découverte!!!

klak 30/12/2008 18:29

salut vieux ! bien que je sois infoutu de reconnaitre un gauguin d'un rembrandt, sache que cet article m'a fort interessé. sinon, la pochette des new pants me fait penser à un dessin animé mais impossible de me rappeler ...